Acte 1, redevenir un homme & La fuite au Théâtre du Monfort, j’y étais.

Samedi 17 novembre 2018, au théâtre du Monfort, c’était la dernière d’un spectacle en deux temps, Acte 1, redevenir un homme du collectif Kurz Davor & La fuite d’Olivier Meyrou, superbe, drôle, poétique et subtil qui j’espère va tourner dans toute la France et revenir à Paris. Dans ces temps sombres où l’envie d’hiberner menace, il devrait être vu par tous et offert en cadeau de Noël ! Car outre la bonne humeur, le rire et les multiples émotions qu’il provoque, ce spectacle en deux mouvements invite avec élégance à envisager autrement, ne serait-ce qu’une soirée, ce qui nous façonne en tant qu’être humain mais aussi ce qui fait notre rapport à l’autre, si différent, si étrange, mais si semblable… Alors de quoi s’agit-il ?

Tout d’abord, je précise qu’il s’agit de deux spectacles de genre totalement différent, l’un entre cirque et théâtre, l’autre peut-être plus proche de la danse contemporaine, mais peu importent les frontières et les étiquettes, sur scène, elles n’ont pas de sens. Et cette soirée montre que le sens est parfois ailleurs que là où on le cherche… Ces deux temps de la soirée, aussi différents soient-ils, se complètent et finalement parlent de la même chose : de ce qui constitue un humain, soit une somme étrange de prosaïsme et de sublime, où l’on trouve en vrac la solitude, la peur, l’absurde et cette étrange poésie qui surgit presque naturellement malgré des situations incongrues ou dramatiques…. Comme si la beauté, l’art ou la vie devaient toujours gagner.

Acte 1, redevenir un homme du collectif Kurz Davo

Construit en cinq mouvements, le premier spectacle, Acte 1, redevenir un homme, s’ouvre avec un personnage entravé dans une sorte de cocon de cellophane – évoquant à la fois la naissance et un emballage de supermarché – , que l’on pose sans ménagement sur la scène.Comme elle le sera durant toute cette soirée, la musique est une part majeure du spectacle, ici avec un saxophoniste et un peu plus tard, grâce à un accordéoniste.

Vêtu d’un costume, dont la couleur se fond dans le sol recouvert de terre, l’homme se défait petit à petit de ses liens et maladroit, presque désarticulé, il commence à parcourir l’immense trampoline qui couvre le plateau : découvrant un environnement inconnu que l’on sent hostile, il se débat, avance, chute et rebondit toujours. D’où vient-il, où va-t-il, pourquoi est-il là ?

Entre alors une jeune femme visiblement technicienne – mais de quoi on l’ignore– , qui titube elle aussi sur ce sol incertain et stoppe brutalement le personnage dans sa tentative d’apprivoisement de son nouvel environnement. Elle entreprend alors de » s’occuper » de lui, dans un étrange traitement entre séance de kiné, délire techno-bureaucratique et indifférence totale. Tandis que totalement passif, l‘homme se tait, la femme monologue et se raconte sans jamais s’adresser à son « patient ». Pris dans une mécanique glaçante, ses gestes deviennent de plus en plus vides de sens tandis qu’elle manipule sans égard l’homme qui ne réagit pas, véritable marionnette entre ses doigts. Ce dialogue impossible, ces corps qui se côtoient et se touchent sans jamais se parler, cette réduction de la communication à des gestes machinaux fait tour à tour sourire et grincer des dents, évoquant un univers kafkaien pas si éloigné du nôtre. Car on y reconnaît toutes nos relations superficielles, notre enfermement sur nos petits problèmes, notre petit bout de lorgnette… À la fin de cette séance de remise en forme, l’homme (bravo au circassien Karim Messaoudi ) reprend vie, plein de grâce et d’adresse, mais il finit suspendu à un trapèze, loin au-dessus de la terre, la tête à l’envers. Métaphore de notre monde absurde ?

Il rejoint ensuite le bord de la scène, où, face au public, tous les comédiens – qui sont aussi musiciens – s’installent pour y écouter l’un d’eux raconter ce qui lui est arrivé. À partir d’un banal petit moment de vie ordinaire, l’histoire d’un homme au travail, assis au fond d’un bureau paysagé, qui a soudain très mal au ventre et doit se rendre aux toilettes, s’ensuit un récit hilarant, loufoque et complètement absurde, qui nous conduit enfermés dans les toilettes comme si on y était … Souvent utilisé pour ses ressorts comiques, le décalage entre fond et forme rend cette scène complètement fascinante : d’un coté l’excès, le délire, la crudité, le terriblement et bassement humain, et de l’autre, un langage soutenu, un ton quasi flegmatique et un détachement du personnage, lui-même observateur de ce qui lui arrive…

Personnellement, je pleurais de rire… Parce que tout du long, on se dit « mon Dieu, qu’est-ce qui pourrait lui arriver de pire ? » Et quelque part, on pense « et si ça m’arrivait ??? »

Pour les âmes sensibles, il faut juste préciser qu’il y est question de fondement et de violente expulsion 🙂 et que cela ne se termine pas du tout comme on aurait pu l’imaginer même dans son plus grand moment de délire !

Portée par un acteur extraordinaire, la réussite de cette scène tient sur le difficile équilibre entre prosaïsme et poésie, réussissant à faire d’une histoire qui aurait pu être scatologique un moment de grâce totalement surréaliste et génial. Le récit se termine en moment de colère, révolte sans mots reprise ensuite par l’homme en costume qui clôt le spectacle comme il l’avait ouvert, en dansant et bondissant jusqu’à ce que le sol sous ses pieds se dérobe. Métaphore de la vie…

L’entracte entre les deux parties n’est pas superflu pour se remettre du choc et des fou-rire.

La fuite d’Olivier Meyrou

Quand la soirée reprend avec le deuxième opus, La fuite, une tente Quechua est posée sur la scène, la thématique est posée, simple, évidente, bien réelle, mais ce n’est pas un décor. Car contrairement à celles devant lesquelles on passe dans la vie, celle-là, on est obligé de la voir et de la regarder, d’autant qu’elle va devenir un personnage à part entière du spectacle.

Hektor, incarné sur scène par le formidable circassien Matias Pilet, arrive sur scène en courant, poursuivi, luttant contre la pluie, le vent, la fatigue, et des poursuivants invisibles dans une étonnante course sur place, aussi admirable du point de vue technique qu’esthétique et qui donne là-aussi le ton grâcieux, burlesque et fondamentalement humain de ce spectacle. Dès la première seconde, comme dans la première partie de la soirée, la musique est essentielle, avec une bande son souvent empruntée au cinéma.

Le sujet, c’est un homme, un homme qui se sauve et qui cherche un refuge, un monde meilleur. On suit les pas de cet être traqué, perdu, qui n’a plus rien, il se déleste en route du peu qu’il a emporté et qui trouve refuge dans la tente quand le ciel lui tombe sur la tête. Suit alors une magnifique chorégraphie, véritable osmose entre l’objet et le corps, où l’homme disparaît complètement dans la toile gonflée et où son visage en devient presque une excroissance que l’on pourrait ne pas remarquer… Faisant corps avec sa tente, l’acteur, seul sur scène, remplit littéralement l’espace. Sans un mot, par ses regards, mimiques ou simples mouvements, il dit l’épuisement, la peur, la faim, mais aussi le répit et l’espoir, sans jamais entrer dans un pathos inutile. Au contraire, on sourit, emporté par l’énergie et la volonté tenace de ce personnage mi clown mi tragique.

Au fil du spectacle, on sent les inspirations, les influences, les hommages peut-être : on pense évidemment au mime, au muet et bien sûr à Chaplin, avec la scène des petits pains, réinterprétée ici avec celle de la ligne blanche. Le parallèle avec La ruée vers l’or et le personnage de l‘immigrant de Chaplin n’est pas anodin je suppose : il pose le sujet en des termes historiques et rappelle avec finesse qu’en d’autres temps, d’autres contrées pas si éloignées, des hommes et des femmes ont fui, ont rencontré les mêmes difficultés et oppositions, ont souffert, chassés loin de leur pays et qu’une fois à l’abri, ils ont petit à petit contribué, quoiqu’en dise un certain Monsieur T, à faire la richesse, la diversité et le rayonnement de grandes nations mosaïques. Mais ceci est un autre sujet (pardon pour la digression)

Surtout n’allez pas croire que ce spectacle se veut moralisateur ou culpabilisant pour le pauvre spectateur que nous sommes, non il s’agit d’un constat, un homme se trouve obligé de fuir, quoi, qui, pourquoi, chacun est libre de le contextualiser ou pas, on peut y voir une métaphore d’évolution personnelle tout autant qu’un drame sociétal. Ainsi, toute liberté est laissée au spectateur, à son envie du moment, esthétique, distrayant ou militante, ou de celle qui suivra.

Car juste et économe, sans fioritures, ce spectacle tout en suggestion et finesse se déguste subtilement, sourire aux lèvres.

Sa puissance métaphorique à la frontière du burlesque s’exprime uniquement avec un visage et un corps vivant auquel s’associent les ondulations de la tente qui petit à petit l’englobe et le prolonge, comme si l’humain n’était plus que cela : un fragile assemblage de tissus soumis aux éléments extérieurs. C’est la tragique et riche histoire des hommes dans la tourmente qu’elle soit personnelle, historique, géopolitique et/ou climatologique.

Pour moi, ce qui en demeurera par dessus tout, c’est le rire et l’espoir, ces petits moments où l ‘absurde devient poème, où l’homme en fuite s’arrête, charmé par un chant d’oiseau, un papillon, un jeu de lumière comme si dans le pire, l’homme avait toujours foi dans le monde et gardait quoiqu’il arrive la capacité de s’en émerveiller et d’en rire.

Merci à tous les acteurs, musiciens et circassiens  (Fanny Alvarez, Jean Dousteyssier, Sami Dubot, Thomas Dubot, et Karim Messaoudi ainsi que Matias Pilet et Olivier Meyrou, metteur en scène)  pour ce moment de beauté, d’émotions et d’humanité. Et longue vie à ces spectacles !

Bonne nouvelle  ! La fuite sera au  théâtre de Sartrouville en mars 2019 .

Pour Acte 1, redevenir un homme, je cherche !

Publicités

J’y étais : Le dur désir de durer par le théâtre Dromesko au Monfort

Mardi soir dernier, bravant le froid de ce mois de février 2018 , j’ai traversé un Paris enneigé pour aller au Théâtre du Monfort. Mais aucune intempérie n’aurait pu me faire manquer le nouveau spectacle du Théâtre Dromesko, dont j’avais adoré le précédent, Le jour du grand jour.  Et j’ai été enthousiasmée :  Le dur désir de durer, sous titré Après demain, demain sera hier est une merveille d’humour, d’absurde, de réflexion, de beauté et de poésie au ton décalé. Amateurs du genre et amoureux de la vie qui savez que vous êtes mortels, précipitez-vous ! Parce que c’est un spectacle qui, dans la bonne humeur, secoue, revigore, remet les idées en place, fait rire et enchante !

À peine assise, je retrouve avec plaisir l’ambiance particulière que cette troupe sait installer. D’abord par le choix du lieu, le chapiteau du Monfort (choix sans doute dicté par les contraintes du spectacle) ensuite par le dispositif scénique propre au lieu et que le théâtre Dromesko exploite au maximum : les spectateurs de part et d’autre de la scène qui est elle-même un espace traversant d’un point à un autre. Une atmosphère donnée aussi dès l’entrée par la musique en fond sonore accompagnant les spectateurs tandis qu’ils prennent place sur les gradins, une mélodie reconnaissable déjà utilisée pour Le jour du grand jour.  Enfin, par la présence dans la salle de l’un des acteurs, revêtu d’une blouse bleue et balayant le sol sali par la neige. Tous ces éléments distillent à la fois confort, curiosité, magie et un peu d’impatience. Mais imprime surtout une véritable signature. 

Ainsi outre la musique omniprésente et les animaux délicieusement insolites, on va retrouver ce soir humour, poésie et dynamisme incroyables, mais aussi tout ce jeu sur le déplacement, le passage, la vitesse, l’évolution, l’apparition et la disparition, qui sont les marques d’un parti-pris et d’une volonté particulière de penser la représentation et qui, encore une fois, servent et cernent le propos de la pièce.

Une histoire de passage

Car le sujet de ce soir est d’importance, puisqu’il s’agit de la mort, la nôtre, celle des autres et des différentes façons dont nous l’abordons, l’imaginons, la craignons, la préparons ou l’évitons. Et vers laquelle quoiqu’il arrive, nous allons.  De la naissance au trépas, entre les deux, un passage, une traversée plus ou moins mouvementée et une approche plus ou moins sereine de notre finalité. Que ce soit au théâtre, en littérature, en art, ou même au café du commerce, le sujet n’est pas neuf  : maintes fois traité, il est pourtant inépuisable parce qu’il reste un mystère. Ce que nous effleurons ce soir avec humour et talent, c’est la conscience que l’on peut en avoir. Lire la suite

Bonne année 2018 !

Je vous (nous) souhaite à tous une excellente nouvelle année  : qu’elle soit lumineuse, joyeuse, réparatrice, douce, drôle, créative, contemplative, dynamique,  émouvante, incroyable, unique, grandiose ou modeste… Peu importent les termes, mais qu’elle soit ce que nous aimerions qu’elle soit, pour nous et ceux qui nous entourent.

Et je ne peux résister au plaisir de vous faire partager ma fierté en ce début d’année : ma nouvelle En apnée publiée dans l’excellente revue Bifrost des Éditions du Bélial.

C’est pour moi un grand honneur  !

Elle est en précommande sur le site de Le Bélial Éditions  mais dès qu’elle est sortie, on peut la trouver dans toutes les bonnes librairies ou toujours en ligne !

Meilleurs voeux à tous 🙂

J’y étais : « C’est la vie » de Mohamed El Khatib à l’espace Cardin

Samedi dernier, j’étais à l’espace Cardin (programmation 2017-2018 du Théâtre de la Ville dans le cadre du Festival d’automne) pour voir C’est la vie de Mohamed El Khatib. En cette soirée pluvieuse de 11 novembre, anniversaire d’armistice et jour du Souvenir, difficile de ne pas faire de lien symbolique avec le sujet de C’est la vie. J’avais beaucoup aimé le précédent spectacle de l’auteur-metteur en scène, intitulé Finir en beauté et centré sur la disparition de sa mère : je l’avais trouvé fort, courageux, sincère, discret, tendre et très drôle, trouvant le ton juste et n’hésitant pas à rire de ce qui est grave. Pour C’est la vie, je ne savais qu’une chose : il y était aussi question de mort et de deuil.

C'est la vie de Mohamed El Khatib sur le site du Théâtre de la ville (nouvelle fenêtre) Je savais aussi que j’en ressortirais sens dessus dessous, à la fois admirative, fascinée, déstabilisée, enthousiaste, et prête à crier au génie mais mordant mes lèvres pour retenir mes louanges car au fond de moi, j’aurais peur d être indécente ou maladroite. Car peut-on applaudir des gens qui viennent de vous raconter comment ils ont vécu la mort de leur enfant ? La mise en scène de leur histoire personnelle est-elle un filtre assez protecteur pour eux ? Ou un baume pour leur coeur ? Et pour moi ? 

Intime

En réalité, C’est la vie se « joue » là-dessus même si le verbe me gêne lui aussi, tout comme mes applaudissements. Pour moi, l’enjeu du spectacle (encore un qualificatif qui sonne étrangement faux) est ce qui se passe dans la salle, dans ce lien intime qui se crée, entre celui qui parle de la mort de l’enfant, celui qui écoute mais aussi celui qui a posé les questions, provoqué la rencontre, tiré et tissé des fils sans chercher à en tirer des leçons, l’auteur Mohamed El Khatib.

En quittant le théâtre, les mots me manquaient pour dire ce que je venais de voir et de ressentir. À tel point qu’en sortant de la salle, un peu sous le choc, j’ai été surprise de trouver les deux acteurs, Fanny Catel et Daniel Kenigsberg, face à nous en haut de l’escalier alors qu’il avait été précisé qu’ils ne viendraient pas saluer ni « faire de bisous ». Et voulant alors leur exprimer toute mon admiration, mes remerciements, mes félicitations et mon émotion, je n’ai pu que leur serrer la main avec vigueur. Et j’en rougis encore… car, ironie de la situation,  dans mon impuissance à formuler quoi que ce soit, je venais de faire exactement comme aux enterrements, quand après la cérémonie on dispense ses condoléances en serrant la main de la famille alignée en rang d’oignon qui reçoit courageusement vos paumes moites dans les leurs. Je m’en sens encore confuse et leur demande pardon mais clairement, ma réaction était en prise directe avec la pièce. J’avais plongé en plein dedans, au cœur du sujet, sans garde-fou pour réfléchir, prise par mes tripes et sans distance.

Et de ces mots qui manquent à l’esprit et au vocabulaire, il est aussi question au cours de la soirée. 

Aujourd’hui je ne sais toujours pas définir ce que j’ai vu, récit, témoignage, fiction, catharsis, partage, assemblage, recomposition, chagrin, souvenir. Je dirais à présent « pièce » dans le sens de « morceau », comme un bloc de vie palpitante sur un plateau (sans jeu de mots). Et ce matin, au moment de publier cet article, je lis dans la notice sur Internet qu’il s’agit d’une «performance documentaire» du collectif Zirlib. Mais au fond, peu importe l’étiquette. 

Fondamental

Car le sujet de C’est la vie est simple et fondamental : deux personnes, un homme une femme, ont perdu un enfant, en parlent et continuent à vivre.

Site du festival d'automne 2017 (nouvelle fenêtre)

C’est la vie © Joseph Bardet. Photo extraite du site du festival d’automne 2017.

Deux personnages sur scène, acteurs dans tous les sens du terme : parce qu’ils l’ont vécu et parce qu’ils l’interprètent sur scène.

En écrivant ceci, je me dis qu’avec moins de talent et de délicatesse pour mettre en scène un sujet aussi dramatique, le spectateur aurait pu se sentir de trop, indécent, déplacé ou voyeur mais jamais. Au contraire, il tremble, il vibre, il aime, il pleure, il rit. Il éprouve. Il partage.

Toute la puissance de C’est la vie est bien dans cette sincérité, générosité, tendresse et humour qui jamais ne masquent le désespoir ou l’immense douleur qu’est la perte d’un enfant. Tout se passe comme si on avait atteint une sorte de dépouillement, un espace inédit de confiance, d’authenticité et d’intimité, sans artifice ni pathos évidemment. Ça en devient presque charnel et viscéral, car C’est la vie parle à cette partie de nous qui sait la mort, la craint et la repousse.

Il est aussi question de tout ce qui, avec la mort de ceux qu’on aime, devient incongru, impossible, absurde, fragile, précaire, parfois drôle tant cela parait idiot ou déplacé, mais aussi de la desespérance, des regrets et des attentes que l’on a plus. Du temps qui passe et qui ne guérit pas. De ce «deuil» que l’on doit faire, ce mot que l’on emploie aujourd’hui à toutes les sauces.

Universel

Au fil de la soirée, sur la scène toute blanche, deux parcours individuels deviennent universels.

Pourtant C’est la vie ne donne ni recettes ni de conseils ni de morales ni grandes théories sur le pourquoi du comment. C’est un peu comme si on exposait des faits et des émotions. Libre à chacun de s’en emparer et d’en faire ce qu’il veut, ou peut.

Puisqu’on est au théâtre, il y un dispositif scénique, sobre et efficace, qui se fait oublier immédiatement tant il est adapté et où la technologie ne sert qu’à assister l’humain. Il y a aussi un livret appelé Guide pratique, distribué à chaque spectateur et révélateur du parti pris de l’auteur : précis, engagé, respectueux et plein d’humour.

Samedi soir dernier, C’est la vie s’est terminé sur la fine silhouette de l’actrice debout sur la scène. Nous faisant face, son corps tournait imperceptiblement d’un quart de tour sur le sol, tandis que son regard, à la fois lourd et pétillant, balayait la salle. Son infime mouvement, gracieux et répétitif, m’a rappelé ces vidéos de Bill Viola (The dreamers) où des corps complètement immergés flottent inlassablement dans une eau sans courant : semblant à la fois noyés et vivants, ils ont ce même air étonnamment paisible. 

Alors ce matin, en repensant à ce spectacle qui reste dans mes pensées depuis samedi,  je crois que c’est ça, C’est la vie : une oscillation subtile entre deux rives, mort et vie, anéantissement et renouveau, drame et rire. Et peut-être qu’en définitive, c’est quelque chose de cet ordre, la vie.

  • C’est la vie, une performance documentaire du collectif Zirlib, texte et conception de Mohamed El Khatib au Théâtre de la Ville/Espace Cardin avec Fanny Catel et Daniel Kenigsberg du 10 au 22 novembre 2017.

Un dimanche à Auschwitz

Sans pouvoir véritablement expliquer pourquoi, cela faisait longtemps que je voulais aller à Auschwitz. Au fil des années, c’est devenu une certitude : je devais m’y rendre. Ne me demandez pas pourquoi. C’est un endroit terrible, où on est confronté à la nature humaine. À soi. Je sais hélas qu’il y a d’autres lieux, tant d’autres, hier, aujourd’hui, demain, et que nous n’apprenons rien du passé, malgré les « plus jamais ça ». Aussi, un dimanche de mars 2017, je suis allée à Auschwitz.

Il faisait froid, il faisait nuit et en plus on avait changé d’heure quand nous sommes partis à 5 heures du mat. Dans l’avion affrété vers Cracovie par le Mémorial de la Shoah, des personnes de tous âges, de tout horizon, des « individuels » – comme moi –  ceux qui ont fait la démarche de façon personnelle et deux groupes, dont une classe de collégiens.

Je n’étais jamais allée en Pologne : ça ressemble à la Suisse en plus abordable, des maisons aux couleurs un peu italiennes, assez hautes, un petit air provincial et rude assez charmant. Nous traversons des prairies, des bois, des marais. Le ciel devient gris, mon coeur se serre en voyant les arbres maigres et les forêts de bouleaux. Je ne sais pas pourquoi je pense à Rimbaud, au Bateau ivre. Mais aussi à des renards argentés et à ces fourrures dont mes ancêtres faisaient commerce jusqu’en Russie. Un psy se régalerait de ces associations d’idées.

Sous mes yeux, les noms s’égrènent, mystérieux et remplis d’images que je repousse. Nous entrons dans l’immense zone du site : un lieu choisi avec soin, pour son emplacement central, pratique et fonctionnel, au carrefour d’un réseau de communications préexistant, au coeur de l’Europe.

Sur la route, il y a ces panneaux dans cet alphabet que je ne maitrise pas mais où je peux lire Oświęcim, un nom internationalement connu. Germanisé avec la guerre, l’occupation, l’annexion, cette petite ville bien tranquille s’est transformée en un centre de mise à mort doublé d’un camp de concentration. C’est là où je commence à me rendre compte que je ne sais rien, alors que je croyais savoir. Il y a ce que j’ai appris, lu, vu, tenté d’analyser et il y a ce que je vis aujourd’hui. Lire la suite