L’État de siège, la pièce de Camus revisitée par Demarcy-Mota

Vu l’autre soir L’État de siège d’Emmanuel Demarcy-Mota à l’espace Cardin et … méga déception. C’est rare que je critique parce que je finis toujours par trouver du positif même quand je n’ai pas été emballée par un livre ou un spectacle.  Mais là, cette représentation de la pièce d’Albert Camus m’a paru insupportable : surfaite, caricaturale, surjouée, mal dirigée, lourdingue…  Malgré l’effort et le travail des acteurs pendant plus d’1h40, j’ai été incapable d’applaudir les interprètes de ce spectacle indigeste  (proposé dans la programmation 2016-2017 du Théâtre de la Ville). C’est dire mon dépit. Mais vu la mollesse des applaudissements des autres spectateurs, je n’étais pas la seule à rester sur ma faim. Et à avoir attendu la fin d’une bien longue et ennuyeuse représentation…

Le sujet de la pièce est majeur : apprendre à penser par soi-même, se révolter contre les idées imposées, se libèrer de la peur et du conformisme, lutter contre la corruption… Mais ce qui aurait pu être illustré avec finesse tourne à la démonstration indigeste, montrant sans doute involontairement tous les écueils d’un certain type de mise en scène. Dont le Théâtre de la Ville est souvent gourmand.

L'Etat de siège d'Enmanuel Demarcy Mota à l'espace Cardin /théâtre de La Ville; Ce soir, dès la première seconde, le ton est donné : on va nous prendre pour des abrutis et nous expliquer que La peste est une métaphore et que réfléchir est le seul rempart contre la peur et la dictature. L’idée n’est pas neuve, elle reste à l’évidence noble et louable, en revanche, le processus pour la mettre en scène dans cet État de siège s’approche étonnamment de la forme autoritaire. En gros, tout est expliqué, prédigéré, mâché, redondant et appuyé, pour que vous, pauvre spectateur sans cervelle ni capacité à penser, soyez édifié par ce spectacle et ressortiez de là avec un cerveau en état de marche.

D’État de siège à état de marche ?

Un doute soudain me prend : et si nous étions en réalité face à une métaphore ultime ? La question vaut d’être posée. Peut-être le projet du metteur en scène de cette pièce est-il précisément une méga transposition métaphorique ?

Ainsi, vous arriveriez en début de soirée avec une tête décervelée par nos modes de vie contemporains vils et soumis, soit un état de siège permanent subi par vos capacités réflexives, et grâce à la représentation théâtrale, vous repartiriez avec un cerveau en état de marche, apte à combattre toutes les dictatures de la terre. En écrivant ceci, je me dis que finalement ce spectacle atteignait peut-être une subtilité tellement grande qu’elle m’a échappé sur le moment, à moi, pauvre spectatrice enfermée dans les affreuses murailles de mon aveuglement. Et pourtant, je vous assure que tout le spectacle visait à m’édifier. Alors soit, ça n’a pas marché sur moi, soit … c’était vraiment mauvais. Mon intuition penche sérieusement vers la 2ème hypothèse.

Car, dénoncer la dictature, l’oppression et la servilité face au pouvoir, l’Art, quelle que soit sa forme, le fait depuis toujours, montrant ainsi les dérives de nos sociétés. Et il est vital de le faire. Il n’est que de citer Camus lui-même, Molière en son temps ou Brecht, plutôt doué à son époque pour fustiger le pouvoir en place…

Le problème du paradigme théâtral de l’État de siège version 2017 ( qui est = on va vous marteler comment penser) est, outre qu’il est fort ennuyeux, qu’il met en application un système de pensée unique, comparable à ce qu’il est censé dénoncer, en affirmant tout du long de la représentation que son propos est juste, qu’il détient en quelque sorte la vérité et l’issue vers la liberté. L’objectif vaut ce qu’il vaut, mais le moyen ce soir (mise en scène et parti-pris) semble inadapté, voire inadéquat.

Arrivé à ce stade, deux hypothèses perdurent tout de même : soit ça manque  totalement de subtilité soit c’est du second degré dans le second degré. une sorte de mise en abîme du rôle du théâtre à travers une représentation théâtrale elle-même parodique du théâtre … Si tel est le cas, cela me parait peu abordable par le commun des mortels, donc l’effet pédagogique pour la défense de la démocratie tombe à plat. Et dans ce cas, le théâtre tourne à l’élistisme si il ne peut être compris que par certains. On est alors loin des aspirations universalistes… Mais peut-être n’est ce pas le projet de ce soir ?

La magie du théâtre n’opère pas

Pour moi, le le plus grave, et le plus triste, au fond, c’est que rien ne fonctionne. Pas une seconde au cours de cette soirée, je n’ai été transportée. Je n’y ai pas cru.  À aucun moment, je n’ai senti ce déliceux moment de bascule, le moment de grâce où l’espace et le temps autour de nous disparaissent pour vivre pleinement ce qui se passe sur scène, une scène qui disparaît derrière le monde que le théâtre recrée pour nous : un moment de vie auquel nous participons pleinement.  Si la pièce fonctionne, une sorte de pacte de crédibilité se met en place  et on s’en remet aux acteurs, au metteur en scène, à l’auteur et on leur fait confiance.

Ainsi, ce soir, pour la première fois, j’ai ressenti ce que peuvent ressentir ceux que l’on traîne de force au théâtre et qui n’adhèrent pas à ce pacte implicite de toute représentation : pacte qui se signe les yeux fermés, sans y penser, sans crainte ni doute sur la crédibilité de ce qui se passe devant nos yeux. Exactement comme au cinéma ou avec un livre, quand on entre dans l’histoire, qu’on vit, vibre, pleure, crie, qu’on éprouve et ressent. Ce pacte fonctionne parce qu’il y a confiance des deux parties. Il ne s’agit pas seulement de conventions, mais de respect mutuel.

Faire confiance au spectateur

Un point positif à noter tout de meme (et oui, il y en a et je tiens à les souligner) : la scénographie avec une scène au centre des spectateurs répartis tout autour.

Après cette première impression favorable, hélas, ça part en vrille dès la première minute : d’abord, on nous rappelle que la représentation est une fiction, qu’elle dit le monde mais n’est pas le monde puisque nous sommes au théâtre… Et qu’il y a des codes, et que nous, ici, allons assister à la remise en question de ces codes (ce qui sera d’ailleurs le sujet de la pièce, « comment on subit et comment on réagit », mais n’anticipons pas).

Donc pour le moment, on invite trois-quatre valeureux spectateurs à monter sur scène et esquisser quelques pas de danse avec les acteurs. Puis au cas ou vous n’auriez pas compris que c’était un truc pour faire tomber ce 4ème mur si cher au théâtre, et vous rappeler que le théâtre, c’est un échange et que vous, en tant que spectateur, en faites partie, une sorte de narrateur-déclamant annonce que le spectacle va prendre place. La farce peut donc commencer.

Utilité de ce prologue coopératif en images : nulle, mais sans doute n’ai-je toujours pas perçu la finesse du propos ?

Mais pourquoi faire tant de mal à ce malheureux Camus ?

Bon, là je me lâche. Mais, pourquoi insister aussi lourdement et version à la sauce intelligente pour tenter de nous expliquer le propos de Camus ce soir ? Le propre d’un classique, comme cette pièce, est justement son caractère intemporel, qui fait que l’idée majeure ou la métaphore sur laquelle il enroule une intrigue est compréhensible à toutes les époques et par tous les humains. Parfois, cela nécessite un peu de transposition, c’est évident, tout le monde ne se reconnaît pas si naturellement ( même les rois avaient du mal à se voir en lion sous La Fontaine) mais, de nos jours, pourquoi ne pas laisser au spectateur la possibilité d’expérimenter tout seul ? Pourquoi lui dicter ce qu’il faut comprendre, pourquoi ne pas lui laisser son libre arbitre et décider pour lui de son interprétation ? Pourquoi lui faire si peu confiance dans sa faculté à comprendre l’universel qui se cache derrière cette ville ravagée par la peste et ses destins particuliers ?

Mais non, ici, point de salut pour le public : comme dirait l’autre, il faut lui pardonner il ne sait pas ce qu’il fait … alors autant lui montrer ce qui est.  Pour être sûr de bien lui faire comprendre, on insère de gros clins d’oeil vers les inquiétudes politiques contemporaines, ou vers le régime nazi avec costumes et bruits de bottes adéquats. Manque que la moustache 🙂

Certes, nous voici au coeur d’un drame sur la bêtise, la peur et la lâcheté mais revu et corrigé comme une mauvaise parodie. Décors, costumes, jeu surjoué, on dirait un pitoyable théâtre amateur qui en ferait trop, gueulard du début à la fin, avec des hommes courbés et rampants pour bien montrer les effets des dictatures et de la lâcheté et insister sur leur condition d’opprimés. Il va sans dire que celui qui se révoltera redressera le dos. Cliché, cliché des postures …

Mais peut-être manquez-vous comme moi de bonne volonté à comprendre… Pourtant, pour le bien de tous, chaque élément sur lequel il faut réfléchir est pointé d’un doigt  insistant, répété, expliqué et surcommenté sous toutes ses formes (gestuelle, ton de voix, musique). On a même droit à un petit extrait du Requiem pour vous indiquer que c’est grave. Bref tout est didactique à en être écoeurant.

On a une tendre pensée pour Camus (ok sa pièce a déjà été un four à l’époque …) . Lui le champion de l’économie de moyen, celui pour lequel on a créé l’expression écriture blanche, ce « style de l’absence » selon Barthes, atonal et étonnamment distancié, se voit ce soir décortiqué, emphasé  et surligné au gros marqueur noir avec  étiquettes et ficelles :  « bon, mauvais, courageux, lâche, pas bon pour l’avenir de l’espèce humaine ». (attention : ceci est une image grossière et déformée, il n’y avait pas de stabilo géant ou de marqueur tout de même sur la scène !)

Attendus dans leur jeu et outranciers, les personnages sont eux aussi grossièrement brossés, ne serait-ce que ce pauvre Diégo complètement inconsistant : il hurle et gémit du début à la fin. Sa fiancée Victoria ne vaut pas mieux, jolie mais dramatiquement monolythique dans l’incarnation de la plainte. Quant au personnage du Fou qui pourrait être intéressant, il s’embourbe dans la caricature. La femme de main du personnage de La peste, qui s’avère osciller entre secrétaire du diable et exécuteur du tyran, se retrouve à un moment sur une chaise roulante, sans que cela n’ait ni queue ni tête*. Ni sens dans le déroulement de l’intrigue  D’ailleurs, comme Lazare, elle se lève et oublie aussitôt qu’elle a été paralytique…

*note pour moi-même = à vérifier tout de même dans le texte de Camus…

Bref, on hésite entre incohérences et accumulation de « trucs » dans la mise en scène . Peut-être y en a t-il trop ? Peut-être eut-il fallu choisir ?

Faire des choix :  sujet de la pièce mais difficulté majeure de ce spectacle

Seul est excellent le personnage de La peste, qui arrive à faire passer de l’humour par son jeu dans ce spectacle qui se prend tellement au sérieux. Se débattant avec talent au milieu d’une mise en scène un peu donneuse de leçon, il est le seul qui apporte grâce et originalité.

Pourtant ce n’est pas faute de ne pas avoir voulu être original…

sauf que… c’est raté, rien ne me parait original dans cette représentation. J’ai cité ces spectateurs amenés sur scène de facon totalement anecdotique, et largement vu ailleurs (ça, ce n’est pas grave) mais bien mieux exploité. Il faut parler aussi de l’usage de la vidéo avec le cameraman arrivant sur scène et les écrans diffusant son tournage en live. Tous ceux qui ont vu Les damnés (Comédie française cet hiver ou Avignon l’été dernier)  ont pu voir combien ce procédé technique se fait oublier devant la richesse narrative que l’outil peut apporter quand il est au service du récit : un nouveau point de vue, une diversité, une forme moderne d’aparté… Mais hélas ici on assiste à l’inverse : on colle un soupçon de technique, de facon épisodique, sans justification, sans véritable parti pris, comme pour dire « je l’ai fait ». Puis, on ne tient pas la note, on passe à autre chose, produisant un effet saupoudrage qui plaide une nouvelle fois en faveur d’un manque d’intention général, visant à l’accumulation sans véritable choix.

Et si l’emprunt à d’autres dramaturges se voulait hommage, on a malheureusement l’impression d’assiter à une mulitplication de trucs et astuces, de trouvailles théâtrales qui ont réussi ailleurs, et que l’on entasse ici sans cohérence. Un peu comme de la poudre aux yeux, de la recherche d’effets mais sans ligne directrice et surtout sans que ça n’apporte rien au récit.

À trop se prendre au sérieux…

Au fond, je crois que le problème ce soir est que cet État de siège se veut intelligent. Trop. Nul doute que Monsieur Demarcy-Mota le soit, sa carrière le prouve.  Mais ce spectacle semble tellement vouloir prêcher la bonne parole intelligente et humaniste qu’il en oublie d’être humain, parce qu’humain c’est tellement moins monolithique, beaucoup plus nuancé, paradoxal, et compliqué. C’est bien ce avec quoi on deale toute son existence. Et chacun sait dans la vraie vie combien c’est un art délicat et subtil.

Le théâtre, l’art en général devrait montrer cela, non pas une version édulcorée ou dirigiste. Mais sans doute est-ce là une des caractéristiques de nos sociétés contemporaines, qui voudraient guider la pensée à coup de téléréalités d’un côté et de métaphores sérieuses et intelligentes là.

Bien sur, le message de cet état de siège est « réveillez vous, ne succombez pas ». L’intention est louable, elle vaut le coup mais l’effet est manqué : à trop se prendre au sérieux, on se prend les pieds dans le tapis.

Conclusion : un spectacle que l’on peut aisément manquer… mais qui a le grand mérite de donner au minimum envie de plonger dare dare dans Camus et la subtilité visionnaire des ses textes ou de méditer sur le dernier mot de cette phrase de Delacroix :

J’appellerais volontiers classiques tous les ouvrages réguliers, ceux qui satisfont l’esprit non seulement par une peinture exacte ou grandiose, ou piquante des sentiments et des choses, mais encore par l’unité…

Pour vous faire votre propre idée du spectacle, c’est à l’espace Cardin jusqu’au 1er avril 🙂

Poésie ? Fabrice Luchini au théâtre Montparnasse : la littérature et la vie

Mardi 28 février 2017 au théâtre Montparnasse, j’ai vécu un moment unique, le genre de moment où l’on se dit « je pourrais mourir maintenant que j’ai vu cela » * : la présence totale de la littérature, sa suprématie et son lien intrinsèque avec la vie mais aussi sa faculté à nous faire vivre en toute conscience l’instant présent, oubliant l’avant et l’après. Ainsi c’est plongée dans une heure quarante de spectacle que je suis entrée en « littérature vivante » grâce au dernier spectacle de Fabrice Luchini intitulé Poésie ?

luchini_poesie- affiche- spectacle (site du Théâtre Montparnasse-nouvelle fenêtre)On parle souvent de théatre vivant et trop peu de littérature vivante. Pourtant c’est bien ce qui se passe sous nos yeux, dans nos têtes et dans nos sens quand l’acteur – amateur éclairé de littérature –  se trouve devant nous  : tout à coup, on vit la littérature, on partage un secret et un bien commun à l’humanité, on ouvre un dialogue et on escalade les barrières. On se sent vivre avec une qualité rarement égalée. Parce que dès la première minute, on comprend  instinctivement que quelque chose de particulier va nous arriver ce soir, et que l’on ressortira de cette salle sans être tout à fait le même. On est tous arrivé avec nos paquets de vie, nos ennuis du jour, nos attentes, et puis on oublie tout… Au moment précis où Fabrice Luchini apparaît dans un clair obscur carvagesque assis dans son fauteuil de cuir, on décolle et on atterrit dans la vie, la vraie. Et on se retrouve à la fois ailleurs, ici et maintenant 🙂

Le théatre est petit, 800 places tout de même, et complet. D’ailleurs, le spectacle marche si bien que Luchini annonce qu’il va le prolonger en avril. Aussitôt, comme beaucoup dans la salle sans doute, j’ai déjà envie de revenir. Car je sais, avant même qu’il ne le souligne, que chaque représentation est différente de la précédente, parce que ce sont 800 personnes distinctes, 800 sensibilités, 800 façons d’écouter et de ressentir. 800 énergies concentrées autour d’une, celle de cet acteur et homme fabuleux qui se met une nouvelle fois au service de la littérature.

Paul Valéry pour aller vers Le bateau ivre

Luchini commence avec Paul Valéry et une définition de la poésie, cet objet littéraire que nous avons du mal à cerner et tendance à réduire à ce qui est insolite ou fantasque. L’exemple pris par Luchini, la belle-mère que l’on présente en disant « tu verras, c’est un vrai poème », parle à tous, mais ne dit rien de ce qu’est la poésie. Je serais moi-même bien incapable de la définir. Peut-être quelque chose comme une harmonie nouvelle, une oeuvre humaine qui secoue à la fois l’âme et l’apparence, et qui me laisse bouche bée. En d’autres termes (et bien plus éloquents) :

Un dérèglement des sens

si je me souviens bien des mots de Paul Valéry récités en introduction par Luchini qui nous emmène tout droit ce soir vers cette sorte d’acte de foi qu’est Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud, poète dont la jeunesse contraste avec l’étonnante clairvoyance de ses textes. Luchini prévient :

– Attention! C’est dur, c’est difficile, mais il faut juste se laisser porter.

Et pour ceux qui pourraient s’inquiéter, il rassure : « ça ne va pas durer 1h40 comme ça … » avec cet humour un peu rude, presque célinien, dont on ne sait jamais trop s’il compatit, se moque ou dézingue.

– Ne jugeons pas, plaisante-t-il plusieurs fois au cours de la soirée.

Mais sous la moquerie qui vise un état d’esprit bien-pensant, le fond est sincère. Sinon, il ne ferait pas ce spectacle sur la poésie.

Une sorte de lâcher prise, alors ? Écouter et ressentir, vivre le moment présent, nous voilà à nouveau aux confins du bouddhisme. Et peu importe si l’on ne comprend pas tout, nous dit Luchini, « moi non plus je ne comprends pas », a-t-il répondu à un chauffeur de taxi admiratif de la beauté de ces célèbres quatrains. Peut-être est-ce comme devant certaines peintures, on ne saisit pas exactement le sens ni la symbolique, ni le but, mais on voit la forme, la lumière ou les empâtements. Et ce tout nous émeut.

« J’ai vu des archipels sidéraux… »

Et puis magie, silence des 800 âmes, Luchini connaît le texte par cœur et le dit avec sa formidable diction, ciselant les syllabes. À un moment, il s’interrompt pour tendre son propre verre d’eau à une spectatrice qui tousse, « elle va me gâcher Rimbaud », s’amuse-t-il en substance. Puis il ironise sur le partage, « je suis de gauche, ensembles », dit-il en accrochant ses mains l’une dans l’autre dans un geste rassembleur bien connu.

Et l’un des nombreux bonheurs du spectacle se situe là, dans le paradoxe apparent entre majesté d’une poésie intemporelle et petites choses du quotidien d’un citadin/citoyen du XXIe siècle, grâce à l’entrelacement de cette matière fabuleuse et hors du temps avec notre présent, ses banalités et ses petites préoccupations.

lat05_luchini_04_g_centreCar ce à quoi on assiste ce soir semble à la fois un sacrement, une communion et un acte volontaire de désacralisation. Cette alliance insolite contribue peut-être à donner cette énergie particulière et à faire vivre la littérature, en la faisant participer à la vie de tous les jours. Un peu comme quand quelque chose de très beau arrête notre regard toujours pressé et le temps.  Ainsi, peut-être en préambule à ma soirée au théâtre, hier, en passant sur les quais en voiture, j’ai aperçu deux perroquets vert pomme voleter au-dessus des haies d’arbustes : c’était incroyable, un accord de verts, de contenus et d’origines surprenant mais plus réel, vivant et enthousiasmant que tout ce qui est sensé être la réalité de ma vie de Parisienne débordée.

Un peu plus tard, après avoir salué gentiment quelques retardataires, Luchini a dit Le dormeur du val, sonnet que nous avons souvent annoné à l’école et qui était ce soir prononcé avec une simplicité et une admiration évidente. J’en avais les larmes aux yeux tellement c’était lumineux, pur et beau. Et je ne parle pas seulement de Luchini, qui est un charmant homme évidemment 🙂 mais de la facilité avec laquelle je suis entrée dans ce poème si souvent gâché : les mots dessinaient la scène, un vallon, du cresson bleu, la rivière et cette façon si simple de parler de la vie et de la mort.

Show dont tell conseillent les Anglosaxons aux apprentis écrivains.

Instinctivement à 17 ans, Rimbaud savait comment écrire une des plus belles scènes de la littérature pour parler de l’irruption brutale de la mort dans la vie. Avec naturel et pudeur, il rappelle pourtant toute finalité humaine et la banalité tragique de la mort d’un jeune homme en temps de guerre, en décrivant simplement la nature printanière autour du cadavre,

Jamais avant ce soir je n’ai entendu Le dormeur du val ainsi, avec autant d’acuité et de compréhension des plus subtiles correspondances et images du texte.

J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges,

répétera plusieurs fois Fabrice Lucchini en empruntant ce vers à L’alchimie du verbe du même génial Rimbaud. Et ce soir, Luchini réussit ce prodige : faire vivre cet inexprimable pour moi et pour je crois, chacune des 800 personnes présentes.

C’était magique, comme tous les autres instants de cette délicieuse soirée. À la fois naturel car sincère, libre, et fluide mais aussi surnaturel, car extraordinaire. J’imagine que c’est ainsi que l’on ressent la Grâce.

Genèse d’une passion

Alors oui, drôle, fin, intelligent, plein d’autodérision, jamais suffisant, généreux et subtil, les qualificatifs se bousculent pour parler de ce spectacle que j’ai du mal à appeler spectacle :  conversations, confidences, connivences, considérations politiques et sociétales, apartés, une façon d’interpeller le public avec naturel faisant disparaître sans affectation ce 4e mur propre au théâtre, humour évidemment, mais surtout une immense générosité pour faire partager ce qui a illuminé et dirigé une vie : l’amour de la littérature.

Quand est-ce que ça a commencé pour moi ?

s’interroge l’acteur en explicitant la démarche qui l’a conduit à créer ce spectacle, entrelaçant des éléments de sa propre biographie à la substance littéraire. Et d’une rencontre individuelle – à l’âge de Rimbaud–  et complètement romanesque avec Mort à crédit de Céline, on comprend l’engagement et la recherche d’une vie de travail et de découverte. Merveille de Céline l’écrivain dont la langue est une gourmandise  à savourer malgré l’âpreté du fond et parfois la rudesse de la forme.

Ainsi, l’air de bavarder, Luchini raconte les rencontres et les hasards, mais sont-ce des hasards ?, les opportunités et les choix. Tout ce qui a modelé sa vie et lui a sans doute donné un sens. Et l’on devine avec émotion derrière l’apparente légèreté de l’acteur la quantité de travail, l’étude, la passion et le respect pour des mentors aussi différents qu’un clochard céleste, un professeur de théâtre ou un réalisateur de la Nouvelle vague qui ont marqué, chacun à leur manière, des étapes sur cette voie.

Impressionnant est le travail derrière la prestation de ce soir (et de toute une carrière) et qui éblouit comme quand on regarde un danseur dont chaque mouvement, pourtant acrobatique, semble léger et évident.

Car aujourd’hui, qui à part Luchini est capable et a envie d’apprendre et de réciter la totalité du bateau ivre ? Bien sûr, il a le texte sous les yeux, mais il ne le regarde pas, ou si rarement.

Au fil de la soirée, il cite ses favoris en littérature, La Fontaine, Céline, Labiche, évidemment Cioran avec lequel on imagine une complicité intellectuelle. Il lit du Proust, donne (au sens d’offrir) du Hugo, récite un étonnant et hilarant Le corbeau et le renard en verlan, rend hommage à Jean-Laurent Cochet, son mentor professeur de théâtre, à Rohmer avec lequel ils ont partagé leur lecture de Zarathoustra. Il s’incarne en Johnny, Louis Jouvet, François Hollande et d’autres politiques du moment qui semblent soudain si vains face à la majesté de la littérature.

Existe-t-il autre chose de plus vital que la littérature, semble me demander à chaque instant cette soirée ?

La fin arrive. Acceptant un  rappel, Lucchini annonce qu’il va dire du Claudel et du Nietzsche mais à une condition : que la salle chante avec lui Oh mummy blues.

Et elle le fait. Nous le faisons. Lui se déhanche en entonnant un gospel rauque et rythmé. Un pur moment de grâce, où le spectateur participe. La salle vit. La salle s’unit et vibre. Se lève quand l’acteur salue avant de disparaître.

En sortant on ne sait plus si cela fait 1 heure ou 10 heures qu’on est là, on en redemanderait volontiers encore, mais j’imagine la fatigue, le corps vidé par la performance, et j’applaudis à fond en remerciant pour cet éclat de bonheur et de pureté au milieu de la nuit.

Merci, Monsieur Luchini. Car maintenant je peux citer Rimbaud  (en toute modestie et admiration devant votre talent ) pour conclure :

Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.

Un spectacle à ne pas manquer : Théâtre Montparnasse jusqu’au 3 avril 2017. Tous les renseignements pratiques ici. Ce spectacle a reçu le Globe de cristal de la meilleure pièce de théâtre le 30 janvier dernier lors d’une soirée qualifiée entre autres de « surréaliste, hallucinante et inconceptualisable » par l’acteur lui-même 🙂

*Mourir maintenant que j’ai vu cela : Non et non, avec tout ce que j’ai envie de lire maintenant ! Pardon pour cette insincérité 🙂

Mon cher Stagiaire, un mummy porn lu pour Café Powell

Et voilà ! Après des mois de silence internautienne pour cause de travail d’écriture intensif, voici un petit retour à la chronique avec un roman lu pour Café Powell, mon Webzine préféré même si un peu délaissé 🙂 : Mon cher stagiaire, un roman d’Anouk Laclos, ou les aventures d’une jeune veuve au pays des champagnes et du luxe, une quête de sens que Monsieur Choderlos de Laclos n’aurait pas renié. Mais au XVIIIe aurait-on appelé ça une liaison dangereuse ? Quoiqu’il en soit, après lecture, je vous assure que vous considérerez le travail de vos stagiaires d’un autre oeil…. Mon cher stagiaire, un roman à lire sans rougir !

Mon beau stagiaire anouk laclos café powellMon avis de lecture est en intégralité sur Café Powell.

Le livre interdit de Georges Walter lu pour Café Powell

Ce livre interdit a une histoire : la sienne, racontée par Georges Walter, l’écrivain et ami de Joseph Kessel qui l’accompagna dans les dernières années de sa vie. L’écrivain évoque ici ce livre que Kessel ne voulait (pouvait) pas écrire et celui, que lui, parvenu au bout de sa vie, voulait écrire sur sa relation avec le couple Kessel. Il a fort bien réussi : Le livre interdit est parvenu entre nos mains. Il aura été le dernier de Georges Walter. Comme le point final d’une solide amitié.

Mais ce livre a une autre histoire, plus anecdotique et plus personnelle. Il fut un temps, fort lointain, où Georges Walter a fait partie de ma famille à la mode de Bretagne, en l’occurrence à la mode arménienne, grâce à une tante sortie de nulle part, une grand-tante tout droit sortie d’un dessin de Faizant en roulant des rrr, une soeur qui avait été la première femme et qui vivait avec des chats en Inde, un dentiste aux rendez-vous mystérieux, des cigales nerveuses, du Mistral brûlant et l’ombre de ce Jeff toujours planant sur ces êtres inattendus, dont l’apparition fut aussi brève que romanesque et opportuniste…

Tout ceci finira peut-être en roman sous ma plume, qui sait ?

Le livre interdit Georges WalterÀ lire pour découvrir un Kessel intime, fragile et un parallèle saisissant entre deux écrivains en fin de vie. Toute ma critique est sur Café Powell : Le livre interdit, l’auteur et son double.

Le livre interdit de Georges Walter, publié aux Éditions du Cherche-Midi. 2016.

 

Old School de John Niven lu pour Café Powell

Fidèles à leur ligne éditoriale de polars de qualité, les Éditions Sonatine ont fait paraître cet Old School attachant, écrit par un auteur écossais, John Niven. On y trouvera des similitudes avec l’humour et les accents gériatriques de la série des Ne deviens jamais pauvre de Daniel Friedman (toujours chez Sonatine) précédé de vieux  .. qui m’avait bien fait rire par leur acidité. Dans Old School de John NIven, le polar est moins noir, la causticité plus diluée et les personnages, un poils plus attendus. Néanmoins, ce gang de vieilles dames est attachant et on suit leurs avantures avec plaisir : un zeste d’Arsenic et vieilles dentelles, du suspense et un road movie, tout y est pour passer un bon moment. Un livre pour sourire et se détendre avant la retraite 🙂

Old School John Niven Sonatines

Toute ma critique est sur Café Powell : Old School, Old ladies en cavale

Old School de John Niven, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Éditons Sonatine 2016